Anne Alombert publie dans Le Grand Continent une pièce de doctrine consacrée à la pensée de Bernard Stiegler. Une lecture qui permet de penser/panser ce qui nous arrive.
Stiegler construit, à partir de lectures critiques de Heidegger et de Nietzsche, une théorie : l’exorganologie qui permet de penser ce que les catégories de la philosophie politique classique échouent à saisir. Il reproche à Heidegger d’avoir opposé pensée et technique au lieu de penser leur co-constitution, et aux héritiers de Nietzsche d’avoir confondu affirmation du devenir et ouverture d’un avenir, abandonnant toute perspective de bifurcation.
Le concept central repose sur celui d’exorganisme : les humains ne sont pas des organismes, mais des couplages entre corps biologiques et organes techniques. Ce processus d’exosomatisation est ambivalent : il peut produire des savoirs et des organisations collectives, ou accélérer la dégradation et la standardisation.
Dans le capitalisme computationnel, ce sont les tendances destructrices qui dominent. Les plateformes numériques planétaires court-circuitent les institutions et les savoirs locaux, exploitent le désir mimétique, produisent des foules réactives et détruisent les conditions de l’individuation.
L’alliance Thiel-Trump incarne cette convergence entre accélération disruptive et régression autoritaire (ce que Stiegler nomme l’accélération réactionnaire, et qu’il décrit dès 2018 avec une précision visionnaire).
Face à cela, Stiegler ne propose ni le rejet de la technique ni l’accélération du nihilisme. Il défend une refonctionnalisation du calcul : une politique industrielle et noétique fondée sur l’attention portée à et la reconstitution de savoirs – faire, vivre, penser – et la conception de dispositifs numériques qui ménagent des espaces d’interprétation, de délibération et de jugement, irréductibles au traitement automatique de données.
L’enjeu est la « déprolétarisation » : non pas résister à l’automatisation, mais rouvrir des capacités de bifurcation là où les systèmes prédictifs éliminent structurellement les singularités au profit des moyennes. Pour cela il nous faut mobiliser nos capacités de penser, juger, interpréter, délibérer dans des milieux techniques qui détruisent ces capacités mêmes.
*La dénoétisation désigne la destruction des fonctions noétiques c’est-à-dire des capacités de penser, juger, interpréter, délibérer, sous l’effet de leur court-circuit par les automatismes computationnels. Ce n’est pas une perte d’intelligence au sens cognitif, mais la liquidation des conditions dans lesquelles une activité de pensée peut avoir lieu : attention, mémoire, capacité de projection, exercice du jugement.
